Samos. Une seule ONG, MedequaliTeam, pour dispenser des soins de base et pallier à l’insuffisance (j’allais dire incompétence) de prise en charge du médecin du camp qui, en véritable censeur,  décidera d’écouter les plaintes de quelques patients parmi les dizaines qui piétinent en longue file pendant de nombreuses heures devant son bureau. Son choix est plus dicté par son exaspération, sa lassitude que par les critères rigoureux de la médecine. Ces « privilégiés », jamais examinés cliniquement, seront renvoyés en moins d’une minute ou recevront soit une prescription de médicaments qu’ils viendront chercher à l’ONG soit un rendez-vous à l’hôpital pour une radiographie, une prise de sang, ou une consultation, souvent repoussée, obligeant le migrant à parcourir à nouveau à pied 4 kilomètres de route.

H.B. réfugié a écrit son épopée et relate la vie du migrant. Un extrait de son texte illustre bien la situation sur le plan sanitaire :

 

« J’étais présent lorsqu’un frère camerounais a perdu la vie alors qu’il demandait juste de l’aide au médecin grec. Il a été abandonné à son propre sort jusqu’à sa mort. J’étais présent lorsqu’un Gambien a été sommé de quitter l’hôpital et le lendemain il a été retrouvé mort dans sa tente. J’étais présent lorsqu’un congolais n’a pas été pris en charge à l’hôpital et a perdu la vie à cause de la négligence du médecin qui a refusé de l’examiner. Racisme ? J’étais présent lorsque deux arabes ont tenté de se suicider  suite au refus de l’asile ce qui les a conduits à leur arrestation par la police.

J’étais présent lorsqu’un africain a fait une crise cardiaque puis a été transféré à l’hôpital ou on l’a déclaré en bonne santé. Il est maintenant hémiplégique… »

Les médecins de MedequaliTeam reçoivent plusieurs dizaines de patients  quotidiennement, parfois avec difficulté et inquiétude dues à leur inexpérience car les pathologies rencontrées nécessitent une prise en charge dictée par les particularités de la situation.

Il y a bien sûr les syndromes douloureux comme les céphalées, les douleurs dorsales et articulaires, les troubles digestifs liés aux conditions de vie et d’alimentation – déshydratation et malnutrition favorisée par un état dentaire souvent catastrophique, les troubles respiratoires, les troubles du sommeil. Toutes les plaintes somatiques sont amplifiées par le psychisme : anxiété, dépression, troubles de l’humeur, auto agression, insécurité et violences, pour lesquels nous ne pouvons que répéter de bonnes paroles et des encouragements  puisque l’utilisation de psychotropes est formellement interdite.

La situation s’est aggravée avec le confinement et l’hiver ; froid vif et pénétrant, rafales récurrentes de vent qui emportent les tentes, pluies torrentielles qui inondent le terrain et détrempent vêtements, sacs de couchage. La nourriture doit être gardée dans des caisses métalliques pour éviter le pillage par les rats qui creusent des galeries souterraines lorsque le bas des tentes est protégé par des cartons et planches de bois… Morsures de rats, refroidissements, toux garantis …

Et puis il y a les pathologies qui nécessitent une action plus rapide pour éviter les complications.

Chance pour moi d’utiliser mon expérience et mes cheveux blancs pour imposer plus facilement des traitements ou imaginer des solutions de fortune.

Je pense à I… 26 ans, avec troubles respiratoires dus à un volumineux kyste thyroïdien comprimant la trachée, attendant un traitement depuis 6 mois, et qui a enfin pu être ponctionné

A  Madame Y…, 59 ans, handicapée à cause de la déformation et de la flexion irréductible de ses genoux

A N… soufrant depuis plusieurs mois d’une tendinite d’Achille. La confection de talonnettes par de la mousse de bricolage lui a permis de remarcher dans la minute

A M… qui a un raccourcissement de la jambe gauche de 10 cm suite à une croissance localement altérée pour lequel une chaussure avec compensation a été bricolée avec les moyens de fortune.

Chaque rencontre fut une expérience humaine magnifique car le soin médical ne se résume pas à distribuer quelques pilules, comme je l’ai vu souvent. La prise en charge respectueuse doit comporter explications, conseils de prévention pour le présent et le futur, information sur les médicaments prescrits et sur leur efficacité attendue. Elle doit être aussi rigoureuse que partout ailleurs. Et ne pas oublier qu’Il faut traiter différemment une patiente africaine de 40 ans avec  lombalgie et un syrien lombalgique de 20 ans faisant ses prières quotidiennement.

Et il y a le coronavirus. Contamination dans la ville surtout, dans une moindre mesure dans le camp. Augmentation sans surprise. Les protections recommandées ne sont pas appliquées. Les Grecs se baladent en groupe, masque sous le nez ou absent. Chasse de la police pour verbaliser les quelques migrants,  traités en pestiférés, qui abandonneraient les précautions comme les autochtones…

H.B. :   « Quelques immigrés sont enfermés pendant 14 jours dans des conteneurs pour avoir été testé positifs puis  relâchés sans nouveau test de contrôle d’éradication. Nous voyons Thierry, enfant congolais de 8 ans, bien connu de la plus part des réfugiés pour son grand  sens de l’humour, déambuler à l’extérieur des grilles, il connaissait toutes les ouvertures cachées, et jouer avec ses amis alors que son test était positif.  Surprise et incompréhension : c’est sa mère,  négative, qui sera mise en quarantaine à sa place. Quant à lui, il rejoignait sa mère dans les conteneurs  d’isolement pour la sieste ou le coucher. »

J’ai eu le plaisir de rencontrer la journaliste Isabelle Ducret tournant un reportage pour Temps Présent et de la mettre en contact avec quelques réfugiés.  Ce reportage sera diffusé fin avril début mai et donnera la parole aux « prisonniers » de Samos. Choc de la réalité garanti.